Messieurs du Centre patronal, vous déconnez grave!

L’impertinence, me semble-t-il, est ce qui sied le mieux à votre arrogance. Alors pardonnez-moi l’accroche impertinente de cette lettre ouverte. Les salutations exclusivement masculines ne font pas partie de l’impertinence, soit dit en passant; je me conforme simplement à la réalité (7 hommes à la Direction du Centre patronal, pour 0 femmes, j’ai vérifié, à 23h01 ce 15 avril 2020, sur votre site internet). A dire vrai, la seconde partie de l’accroche, où il est question, en des termes peu châtiés certes, des inepties que vous proférez, mérite à peine le qualificatif d’impertinent tant elle est inoffensive… Mais là, je pressens que vous ne serez plus d’accord

Pourquoi donc me suis-je retrouvé, à 22h45 en ce mercredi 15 avril 2020, encore strictement confiné, à fouiller mon bac de vieux papier pour y retrouver un bulletin d’informations du Centre patronal? C’est d’ailleurs peut-être le lieu de vous remercier ici de m’envoyer ce bulletin d’informations, gratuitement, depuis que je suis député au Grand Conseil en 2007; je confesse les lire assez souvent avec attention, autant parce que j’ y trouve beaucoup de bêtises divertissantes que parce que je pense important, au pays de la liberté d’expression, de connaître l’opinion et les arguments de ses adversaires politiques, lorsqu’ils sont sérieux. Et cela arrive tout de même de temps en temps.

Pourquoi donc, disais-je, fouiller mon bac à papier pour une telle publication? Parce que j’ai vu passer, sur les réseaux sociaux, un extrait de votre dernier bulletin daté du 15 avril et intitulé “Vers une stratégie de sortie de crise”, disponible sur votre site internet. Il disait en particulier ceci: “ (…) Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses: beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation. (…)”.

N’ayant que la copie en pdf de ce merveilleux texte – que dis-je, de ce concentré de sublime en ces temps de crises – il me fallait à tout prix retrouver l’original. C’était surtout pour m’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un fake. Vous conviendrez que c’est bien la première question spontanée à la lecture d’un tel texte: on n’y croit pas et on pense à un bon canular, version “réseaux sociaux en mode covid-19”. Et bien, non, ce n’est pas un fake, c’est le texte que vous avez publié et diffusé à tous vos contacts.

Messieurs, votre idéologie est celle qui domine le monde et qui l’envoie dans le mur. Il faut une pandémie mondiale et les conséquences dramatiques que l’on connaît pour que certains commencent à comprendre que ce modèle est mortifère. La course effrénée à la consommation, à la vitesse, au productivisme et au profit de quelques uns amène tristesse et désolation. Lorsque, par exemple, sortiront les études complètes documentant le nombre de vies épargnées grâce à la réduction du smog atmosphérique, en ces mois de confinement, on se dira qu’il est peut-être temps de prendre les mesures adéquates sans attendre la prochaine pandémie. Je dis “on”, mais je constate que “vous” n’en ferez pas partie, ce que je savais à vrai dire déjà.

Pour vous donc, “le commerce local”, la “vie simple” et “moins de circulation sur les routes”, ce sont des épouvantails que vous brandissez pour appeler à un retour à votre monde. Et un retour rapide, car pour vous peu importe la question sanitaire, finalement. Laissez-moi vous dire que c’est désolant, et surtout très inquiétant. Lorsque votre idéologie aura tout détruit sur son passage, que vous restera-t-il? Lorsque vous aurez réussi à ignorer assez longtemps les scénarios des scientifiques (pour le climat, pour le covid-19) pour que les conséquences qu’ils décrivent se réalisent vraiment, que ferez-vous donc? Comme Donald Trump qui pointe du doigt l’OMS pour se défausser de ses propres responsabilités dans la crise du covid-19?

Dans mon activité professionnelle, je suis moi-même un “patron” – à la tête d’une très petite PME, certes, mais “patron” quand-même. Sachez que je ne me suis jamais senti aussi éloigné de votre association et des idées qu’elle défend. Mon seul souhait – au-delà des débats politiques à venir et qui s’annoncent particulièrement durs – est que d’autres “patrons” ressentent la même chose et tournent résolument le dos au Centre patronal et à ses conceptions désolantes de notre avenir commun.

(Sur demande très formelle du Centre Patronal, j’ai modifié la petite photo en tête de blog qui représentait leur logo, jeudi 16 avril en fin de matinée. Le sort de la planète, on s’en fiche, mais c’est vrai que l’utilisation abusive de logos, c’est un fléau qu’il faut combattre avec la dernière énergie…)

15 réflexions sur « Messieurs du Centre patronal, vous déconnez grave! »

  1. Bravo! Il fallait que ce soit dit! C’est en effet hallucinant ce genre de comportement… avoir peur qu’on s’habitue à moins de pollution sonore, visuelle et athmosphérique est tout simplement orwellesque!

  2. Bonjour Raphaël,

    As-tu lu le livre de Mark Alizart, « Le coup d’Etat climatique » ?
    Il va au bout de l’analyse sur les motivations de l’action ou de la non-action des « propriétaires » de l’économie capitaliste… (court, vite lui, moins de 100 pages).

    Meilleures salutations
    Daniel

  3. Je trouve deux problèmes principaux dans ce texte du Centre patronal: tout d’abord, moins de bruit et d’agitation, de trafic aérien ne sont pas des apparences insidieuses mais de conséquences réelles de notre réduction de mobilité actuelle.
    D’autre part, iI faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses’: là, le libre-arbitre est refusé, à la population, il semblerait que le centre patronal veut la maintenir dans la travail à plein temps de peur de la laisser goûter à autre chose, parce qu’alors elle pourrait souhaiter une réduction du temps de travail ou le télétravail. Il ne veut pas laisser la population décider en connaissance de cause. De nouveau, ce ne sont pas des apparences insidieuses mais une augmentation de la qualité de vie réelle pour certains.
    Finalement, je trouve qu’il n’est pas indispensable que l’activité économique reprenne rapidement et pleinement ses droits, qui devraient être conditionnés par la sécurité de la population. Selon le résident du GIEC: ‘ Nous pourrions voir bientôt des événements météo auxquels nous ne pourrons pas nous adapter. Nous avons besoin de réduire immédiatement les émissions de carbone. Si nous le faisons tout de suite, nous pourrons encore nous adapter au changement climatique de façon durable, sans coûts excessifs.’ Dans le cas contraire, les coûts pourraient être très élevés, 600 000 milliards de dollars .

  4. Oui bravo pour cette réaction. Également patron d’une petite structure, je ne me reconnais nullement dans cette prise de position du Centre Patronal. En tant que père de trois jeunes enfants, je m’inquiète pour l’avenir face à une telle idéologie. Ici, les victimes du Covid-19 ont été prises en charge rapidement et soignées avec les meilleures compétences et appareils. A New-York, elles meurent à l’entrée du couloir (quand ce n’est sur le parking) qui conduit à la salle d’attente des urgences, sans aucune consultation possible faute de moyens humains et matériel. De l’arrogance Messieurs du Centre Patronal ? Votre collègue du Grand-conseil est très courtois. Votre prise de position est tout bonnement insultante envers les vivants, ceux qui ne le sont plus et surtout envers ceux qui ont été sauvés par notre notre organisation médicale qui requiert des moyens pour fonctionner.

  5. Globalement je suis d’accord avec vous, je suis même le premier à me battre pour qu’un revenu universel soit mis en place afin de permettre à chacun de choisir son mode de vie et sa manière de travailler. Et venant du lobby des patrons, ce genre de déclaration ne peut être neutre.

    Cela dit, évitons le procès d’intention systématique. Dénoncer l’hyperconsommation ne veut pas dire qu’on doit se satisfaire d’une situation où tous les commerces et toutes les activités extérieures sont fermées. Car si l’humain a besoin de choisir sa vie, je sais aussi qu’il n’est pas non plus fait pour être enfermé chez lui et qu’il a besoin de stimuler sa forme physique et intellectuelle. C’est le cas pour notre espèce mais aussi pour les autres espèces animales. L’histoire montre aussi que plus les humains voyagent, plus ils s’enrichissent intellectuellement et moins ils se font la guerre. Donc ériger ce monde-là (rétréci) en idéal serait pour le coup une régression anthropologique. Et l’économie, il faut bien qu’elle tourne pour qu’on continue, nous tous, à se nourrir, à se loger, à se laver et à utiliser nos outils informatiques pour nous exprimer, confronter des idées et nous instruire. Le terme « économie » n’est pas un gros mot en soi, et il y a plusieurs types de décroissance possibles, décroissance ne signifie pas forcément « retour en arrière » ou « retour à la nature ».

    Oui, il faut que cette situation serve de leçon pour élever notre civilisation intellectuellement et en finir avec le néolibéralisme et les politiques d’austérité et émanciper les humains de l’esclavage généré par l’obligation de travailler, qu’il soit archaïque (dans les pays africains ou asiatiques) ou moderne (en Europe, en Amérique et les pays riches d’Asie). L’Etat n’a jamais été aussi primordial qu’aujourd’hui depuis des décennies. Après, de là à considérer le confinement comme une fin en soi, certainement pas !

    1. Merci pour ces remarques que je partage entièrement. Je ne crois pas avoir dit que le confinement est une bonne chose! Ce qu’il faut, c’est tirer les leçons de cette tragédie pour en éviter une autre, et surtout prendre conscience de ce que nous ne pouvons plus continuer avec le système actuel. Mais évidemment sans pandémie et sans confinement!

  6. Merci de si bien mettre les points sur les i-ncompétences et i-gnorances de ces politicars prenant leur propre mort pour la fin du Monde… Très belle journée et belle suite. Un autre bon bouquin « Dépossession » de Liliane K.Held

  7. C’est. Juste. Pitoyable. Ah ben ouais, faut surtout pas s’habituer à rien foutre. Ou comment prendre ses employés pour des domestiques. Ceux qui ne retournent pas à l’abattoir seront virés, purement et simplement. Ceux qui n’acceptent pas les baisses salariales, aussi. En Suisse, ce sont les patrons qui gouvernent. L’Etat n’existe pas. Le droit au chômage est une donnée variable.
    Pas seulement: la pénurie de masques et de matériel, est également un exemple de résultat d’une politique hasardeuse issue du néo-libéralisme dans lequel chaque centime économisé est un principe de base. Pour ce faire, les audits, nouvelles stratégies budgétaires etc etc que subissent nos systèmes de santé, en continu, calqués sur ce modèle d’entreprise, se succèdent depuis des années. On ignore si le coût de ces audits et néo-stratégies a dépassé celui des masques que nous pourrions avoir, mais ce qu’on ignore pas c’est l’absurdité qu’une politique pareille a engendrée. On lève le confinement sous pression des demandes patronales, et non en suivant l’évolution réelle de l’épidémie. En gros, on se retrouvera dans deux mois avec une épidémie relancée et les pertes économiques de deux mois de confinement dont les efforts n’auront servi à rien. Bravo la Suisse!

  8. Monsieur,
    Merci pour cette excellente réponse. C’est déprimant et très inquiétant de constater que nous ne pouvons plus se comprendre et communiquer avec ces meneurs de l’économie. Je viens de visionner la petite vidéo de M. Dubochet et je frémis en constatant qu’un abîme sépare les « camps ». Gaudard Pierre-Olivier

  9. Réponse nécessaire à ce genre de propos complètements hallucinants.
    Pour avoir eu un témoignage d’une employée du centre patronal, les propos de ses messieurs n’est même pas étonnant. Travailler là bas c’est de l’esclavagisme moderne et en plus en étant une femme et enceinte, autant dire que vous êtes le dernier maillon de la chêne, qu’on vous traite comme moins que rien et que vous êtes considérée sans cerveau. Et tout ça accompagné de propos dévalorisant pour la personne. Bref institution à éviter tant qu’à sa tête il y a de gros machos d’un autre temps.

  10. Très bel article, merci ! Je me permets juste de relever que la suite du passage que vous citez est à peu près aussi assez ahurissante. De mémoire, il était en substance reproché à ceux qui se laissent séduire par « moins de circulation sur les routes » de prendre en otages ceux qui souhaitent un retour à la « normal » (comprendre : produire et consommer à foison). C’est le monde à l’envers lorsque l’on sait que la seconde catégorie – malheureusement encore majoritaire aux dernières nouvelles – nous pousse tous à grande vitesse vers le mur…

  11. Combien sommes-nous à partager votre avis ? Nous avons tous été capables de nous confiner ! Pourquoi ne serions-nous pas capable de résister massivement à ceux qui nous gouvernent pour amener les changements nécessaires ? La question est la suivante : par où allons-nous commencer ? Je ne suis qu’une enseignante à la retraite qui vient d’une région où l’externisation et la mondialisation ont tué l’industrIe d’un village pour y créer du chômage et l’exil de presque un tiers de sa population (de 7000 hab il a passé à 5000).
    On aimerait tellement changer de direction pour ne pas aller dans le mur !

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