Esprit réformé et postmodernité : redonner un nouveau souffle

imageeervDans la perspective du 500ème anniversaire de la Réforme, je republie ici un texte rédigé pour la Revue des Cèdres de l’Eglise évangélique réformée vaudoise (publié dans la Revue des Cèdres no 44 de Décembre 2015).Pour la clarté du propos, je prends d’emblée le risque d’une simplification que d’aucuns qualifieront d’abusive. Deux attributs de l’esprit réformé me paraissent absolument centraux dans notre ère postmoderne: le refus de l’autorité et le rejet du dogme. Centraux parce qu’intimement liés aux mutations en cours, probablement à la fois fondements et produits de celles-ci. Enoncés ainsi, ils ressemblent à une belle bannière qui pourrait rassembler largement. Tous deux peuvent cependant également engendrer le pire, parfois de manière insidieuse: ils ont ainsi indéniablement contribué à faire le lit de la dislocation des intérêts généraux au profit des intérêts particuliers, véritable marque de fabrique de la (post)modernité.

Le propos est ainsi énoncé: c’est dans la manière de combiner ces deux attributs, plus ou moins heureuse, que se révèle l’aptitude du protestantisme réformé à se montrer à la hauteur des enjeux sociétaux, éthiques, écologiques et culturels de notre siècle. Le défi est immense, le chemin à emprunter ardu.

La Réforme avait pour ambition affichée de redonner au croyant un espace de liberté, d’insoumission face à la parole hiérarchique (autorité) et face à la vérité proclamée (dogme). Au-delà des divergences d’interprétation et des nécessaires nuances que l’historien y apporterait, il est difficile de contester le lien entre la Réforme et l’avènement d’une pensée centrée sur l’individu.

Au moins depuis Jeremy Bentham et les théoriciens utilitaristes – sans parler des John Locke, Adam Smith et autres John Stuart Mill –, la somme des intérêts individuels est réputée définir l’intérêt collectif. L’espace de liberté de chacun ne se définit que par rapport à l’autre. Exit toute idée de verticalité; seules comptent les relations horizontales entre ceux qui se battent pour obtenir leur place au soleil ou pour la dénier au voisin. Chacun fait paître ses bêtes sur le pâturage en escomptant un rendement maximal, sans prêter garde à l’état global du pâturage.

Or il n’est plus suffisant de s’assurer que ses bêtes ne gênent pas celles du voisin. Face à des aspirations potentiellement illimitées, il faut rétablir l’idée de finitude et questionner la finalité collective: vers quoi courons-nous? Que voulons-nous, non pas uniquement chacun pour soi, mais tous ensemble ?

Le (prétendu?) libre arbitre quant à son propre destin et le pouvoir sur les choses ont redonné à l’Humain sa dignité face aux oppressions. De nos jours, quand ils s’exercent sur la nature devenue objet ou quand ils servent à piétiner les intérêts collectifs, ils sont eux-mêmes instruments d’oppression. Il est désormais temps de transformer ce pouvoir en responsabilité, de rétablir la mesure face à l’illusion de contrôle. Ne pourrait-on pas redonner à la responsabilité collective ses lettres de noblesses, former un appel à l’humilité, à combattre frontalement l’hubris de nos sociétés contemporaines?

Tendre vers un dépassement de la simple addition des intérêts des individus. Telle est la question centrale, qui évoque pour le croyant forcément celle de la transcendance. Le mystère de ce qu’il y a derrière l’envers du décor; le mystère de ce que l’on ne connaît pas, ce que l’on ne maîtrise pas. Voilà ce que peut incarner la pensée réformée au 21ème siècle: réintroduire de l’incertitude et du doute, donc, face à l’ampleur des défis; admettre à la fois les limites (de la raison, de la biosphère, de la connaissance, de la technologie, de l’information, du pouvoir, du temps, etc.) et ses propres limites.

S’en remettre à Dieu, et admettre que tout cela nous dépasse. Mais le faire en conscience, de façon libre, apaisée et raisonnée, et non par adhésion à un dogme proclamé par la hiérarchie, par une caste, un régime autoritaire ou une idole. C’est là toute la difficulté de trouver le point d’équilibre: refus de l’autorité mais ouverture à la verticalité; rejet du dogme mais conscience du destin collectif qui dépasse l’individu.

Le protestant du 21ème siècle, s’il est droit dans ses bottes et conscient de son héritage, a quelque chose de très puissant à dire: il connaît l’importance de l’idéal de liberté et sait pimenter sa relation à Dieu de doutes et de mystère. Pour ajouter sa pierre à l’édifice, il doit néanmoins consentir à revisiter en permanence ses fondamentaux et à (re)chercher un point d’équilibre éminemment fragile. Oui, Ecclesia semper reformanda est. Et si c’était plus vrai que jamais?

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