Natalie, Guillaume Tell, les dinosaures et nous

« Il est 15h30. Je devrai quitter le bureau assez tôt pour aller chercher ma fille à la crèche avant 18h, mais il me reste encore une tonne de choses à terminer. Le téléphone sonne. Un journaliste enthousiaste m’invite pour un débat contradictoire à la TV le soir même au sujet de la révision de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire, l’un de mes chevaux de bataille du moment. Je décline à contre-coeur l’invitation, ne voyant pas comment je pourrais trouver en si peu de temps une solution de garde pour ma fille et terminer les tâches professionnelles en suspens. Et passe néanmoins l’heure qui suit à faire des téléphones pour trouver un collègue disponible pour le débat ».

« Le téléphone sonne à 10h du matin, alors que tout annonçait une journée calme de travail au bureau. On m’apprend que l’armée veut ériger une gigantesque antenne au sommet du Mont-Tendre, le plus haut sommet du Jura suisse, paysage magnifique et symbolique pour les Vaudois. Les travaux doivent commencer dans 5 jours, sous prétexte d’urgence militaire. Mon bureau se transforme en quartier général d’organisation de la résistance : réaction des Verts par voie de communiqué de presse, téléphones en chaîne, premières interviews des médias, etc. La journée a été (presque) entièrement volée à mon employeur ».

La première de ces deux anecdotes date d’avant-hier, l’autre de 2010. Elles illustrent le quotidien des politiciens de milice – non-professionnels – que nous sommes. Fort heureusement, ce n’est pas pareil tous les jours. Mais il ne se passe pas une semaine sans un épisode de ce type. Et je n’ose même pas imaginer le quotidien des parlementaires fédéraux, eux aussi « miliciens ».

Je lève d’emblée un malentendu : ne voyez pas dans ce billet la complainte d’un élu blasé. Je suis infiniment reconnaissant de pouvoir exercer mon mandat de député au Grand Conseil. C’est une fonction absolument passionnante, au cœur de l’actualité. Participer à la « chose publique » et contribuer, à sa modeste échelle, à façonner les choix communs, c’est sans doute ce que je fais de plus stimulant depuis mes études. Si je viens sur le sujet, c’est parce que cette réalité quotidienne révèle un grave problème institutionnel.

Il aura fallu le retrait (provisoire ?) de la scène politique de la Conseillère nationale Natalie Rickli (UDC) pour burn-out, puis celui du Conseiller national Peter Spuhler (UDC) pour incompatibilité avec son emploi du temps d’entrepreneur, pour que la presse s’interroge enfin sérieusement (et durablement?) sur les limites du système de milice.

Le problème est simple : en entretenant le mythe du parlementaire « de milice », vénéré presque autant que Guillaume Tell, on procède indirectement à un tri des personnes pouvant exercer cette fonction. Il faut, à choix, être à l’abri du besoin financier ou alors salarié d’un lobby (syndicat, organisation économique, association, etc.) ; il faut avoir un employeur pétri de compréhension ou alors être son propre maître. Les responsabilités familiales sont presque rédhibitoires, surtout si l’on a des enfants en bas âge. Etre en formation ou en début de carrière l’est également, si l’on veut pouvoir consacrer de l’énergie à l’insertion sur un marché professionnel impitoyable. La résultante de l’équation est simple : les parlements ne sont nullement représentatifs de la population. Certaines professions ou tranches d’âge sont totalement surreprésentées, d’autres sous-représentées. Pas étonnant dès lors que notre Parlement soit un bel aréopage de dinosaures mâles.

Alors oui, je suis fâché quand mon collègue député Jean-Marie Surer m’envoie à la figure, en plein débat TV sur une modeste augmentation des indemnités des députés au Grand Conseil*, que « la politique ne devrait pas être une affaire d’argent, mais de passion »; je suis outré quand Christoph Blocher nous traite de mauvais Suisses parce que nous osons émettre une critique du modèle actuel. C’est trop facile de vanter le système de milice lorsqu’on peut arrêter de travailler demain et vivre « sur ses réserves » pendant des années, se consacrant pleinement à son mandat, sans préoccupation financière. Je suis assurément autant passionné de la chose publique et aussi suisse que ces messieurs ; mais contrairement à eux, j’ai moins de marge pour boucler les comptes à la fin du mois. Si je veux faire mon travail de service aux citoyens de manière sérieuse, soit y consacrer un nombre d’heures suffisant par semaine, je ne peux pas me permettre de le faire bénévolement.

Les tâches d’un élu sont devenues plus complexes, plus lourdes, face à l’administration composée de spécialistes professionnels. Sans même parler des périodes de campagnes électorales, les élus sont supposés être disponibles presque 24 heures sur 24 pour réagir à l’actualité, répondre aux médias, etc. Il y a quelques temps, Cuche et Barbezat avaient à la fois marri et amusé le landerneau politique neuchâtelois en proposant une double candidature au Conseil d’Etat en job-sharing, pour en réduire la charge de travail. Au-delà de la boutade provocatrice, il y a réellement tout un champ de réflexions à lancer sur le rôle des élus en Suisse. Nul besoin de penser directement à augmenter leurs indemnités. Il y a d’autres moyens de les épauler, par du soutien scientifique ou une amélioration des infrastructures.

Vu de l’intérieur, le système de milice est au bord de l’implosion. Il y a urgence d’agir. Car la grande perdante, dans cette affaire, c’est la démocratie.

* L’indemnité pour une journée entière de session a été augmentée de CHF 400 à CHF 480. Si l’on compte les heures de préparation, cela correspond à un salaire horaire guère supérieur à CHF 25. Ceci bien entendu sans prendre en considération les centaines d’heures passées à faire de la politique « en marge » du travail parlementaire…

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