Le pillage des eaux africaines dans l’indifférence mondiale

IMG_3497Une grande étude publiée tout récemment dans la revue scientifique Nature a conclu que les navires de pêche chinois ont prélevé, loin de leurs côtes et en particulier sur les côtes africaines, entre 3,4 et 6,1 millions de tonnes de poissons par an entre 2000 et 2011. Un véritable pillage des ressources naturelles à grand échelle, qui me rappelle un article que j’avais rédigé il y a en octobre 2007 pour Pages de gauche.

Quand les pêcheurs sénégalais ne peuvent plus vivre de leur pêche

Un rapport[1] de la Banque Mondiale portant sur le secteur de la pêche au Sénégal et datant de 2006 mentionne pudiquement que « les activités de pêche industrielle ont un impact majeur sur le secteur de la petite pêche artisanale », et qu’il est nécessaire de prendre des mesures pour « s’assurer que la pêche industrielle n’endommage pas les zones de pêche et les stocks de poissons dont dépend la pêche artisanale ». Ces mots sont bien faibles pour décrire ce qui est devenu une crise sociale et écologique majeure.

Les petits pêcheurs sénégalais ont le malheur de vivre sur un littoral à ce point poissonneux qu’il attire depuis la nuit des temps les convoitises étrangères. Beaucoup ont compris que la pêche y était miraculeuse. Les Européens, d’abord, ont occupé le terrain pendant de nombreuses années, exploitant déjà à outrance les ressources halieutiques sénégalaises. Suite à la non-reconduction de l’accord de pêche entre le Sénégal et l’Union Européenne au début des années 2000, les chalutiers européens ont par la suite laissé la place à des chalutiers asiatiques, principalement en provenance de Chine et de Corée.

Dans le meilleur des cas, les grandes compagnies asiatiques concluent des accords de pêche avec le gouvernement du Sénégal. Trop content de cette occasion d’encaisser quelques droits de pêche, ce dernier fournit les autorisations à la pelle. L’intensification de la pression sur les ressources ne semble préoccuper personne. Pourtant, depuis l’arrivée en masse de ces chalutiers asiatiques dans les eaux territoriales sénégalaises, les stocks de ressources disponibles sont en chute libre.

Recourant souvent à des méthodes de pêche illégales, les chalutiers pillent littéralement les zones côtières. Ils font notamment exploser de la dynamite au sein de bancs de poissons, pour récolter ensuite les cadavres remontant à la surface. Les gaspillages sont énormes, car seule une petite proportion de poissons morts remonte à la surface. La pêche artisanale ne peut rivaliser face à ces moyens colossaux et dévastateurs déployés par les chalutiers. Ils pêchent en principe au filet ou à la ligne, à partir de petites pirogues en bois pouvant emmener plusieurs personnes en mer.

Le poisson se faisant de plus en plus rare, les piroguiers sont contraints de partir à la recherche de nouvelles zones poissonneuses. Au nord du pays, les embarcations ne pêchent plus qu’en Mauritanie, en échange de permis de pêche achetés à prix d’or au gouvernement mauritanien.

Un pêcheur de la ville de Saint-Louis – ancienne capitale coloniale à l’extrême nord du pays –  raconte le cauchemar des expéditions en mer[2] : « Comme nos sites de pêches se situent à des dizaines de kilomètres, dans les zones côtières mauritaniennes, nous sommes contraints de partir plusieurs jours en mer. Nous pêchons le plus souvent de nuit, à la pleine lune. Deux pêcheurs, surnommés les cascadeurs ou les mousquetaires plongent jusqu’à 10 mètres de profondeur pour rabattre les bancs de poissons dans les filets. A chaque remontée, ils courent le risque de se faire broyer par l’hélice de la pirogue. Les expéditions en mer sont si dangereuses que nous faisons notre testament avant chaque départ. Lorsque nous sommes en mer et que nous avons un pépin, notre devise est « chacun pour soi et Dieu pour tous ». Nous sommes conscients que nous sommes des morts-vivants ».

La précarité des communautés de pêcheurs ne date pas de l’arrivée de la pêche industrielle, mais elle prend depuis lors des proportions très inquiétantes. Au retour d’une expédition, il n’est même pas garanti que chaque pêcheur reçoive un salaire. Après la vente du produit de la pêche, le propriétaire de la pirogue doit prélever une part pour l’amortissement de celle-ci, le coût des permis de pêche achetés, ainsi que les frais de carburant. Il est fréquent qu’une pêche ne soit pas suffisante pour assurer un gain à chaque membre de l’expédition.

Ce drame est l’une des conséquences directes de l’intensification de la pêche industrielle menée par les grandes industries asiatiques. Le constat est plus qu’alarmant, et le gouvernement du Sénégal ne semble pas y prêter beaucoup d’attention. C’est l’occasion de rappeler – si besoin en est – que la mondialisation des échanges commerciaux ne fait de loin pas que des gagnants. C’est aussi l’occasion de rappeler que si le poisson écoulé sur les marchés européens l’est à si bon prix, c’est parce que certains en payent le prix ailleurs. Nous autres consommateurs des pays industrialisés sommes parfois, sans le savoir, les fossoyeurs de la justice d’ailleurs.

IMG_4521Delta du Siné-Saloum, Sénégal, août 2007

IMG_3483Port de Saint-Louis, Sénégal, août 2007

IMG_3375Baie de Saint-Louis, Sénégal, août 2007

Photos Raphaël Mahaim, Saint-Louis, Sénégal, août 2007


[1] Banque Mondiale, Sustainable Management of Fish Resources Report AC2434, 2006

[2] Propos recueillis sur place en août 2007.

Une réflexion au sujet de « Le pillage des eaux africaines dans l’indifférence mondiale »

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